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Ayacara, ou le refuge du sédentarisé
Un peu plus sur mes trois dernières semaines : au moins présenter où je suis maintenant, ça occupera bien un billet complet !
On était vraiment bien à Puerto Montt mais les nouvelles de l’extérieur laissaient présager une quarantaine se durcissant progressivement, peut-être jusqu’à devenir un confinement pesant en ville. Alors l’option d’aller chez Franchesca à Ayacara le plus vite possible, avant que les transports ne disparaissent et que la réglementation ne se durcisse, nous a paru plus sage.
Puerto Montt, vide. A Santiago ils ont observé un puma déambulant dans les rues, c'est tout de même plus classe...
Ayacara, l’un de ces trous perdus chiliens, nécessite un bon point géographie : c’est un village qui fait partie de la “comuna” (je traduirai par commune) de Chaitén. La commune est la plus petite division administrative au Chili. Elle englobe généralement plusieurs villages, surtout en zone rurale. La commune de Chaitén, particulièrement vaste, fait quasi la même superficie que… la Corse (on y revient toujours, recoucou les corses) ! La commune fait partie d’une province, et la province d’une des seize régions du Chili. Il s’agit ici de la grande région de “Los lagos” dont fait notamment partie l’île de Chiloé, où j’ai fait du Wwoofing. La capitale régionale est Puerto Montt et il est notable pour les kayakistes qu’il s’agit de la région de Futaleufú, où je faisais du kayak pour la dernière fois il y a deux mois. Notable aussi qu’il faut un certain temps pour relier Puerto Montt à Futaleufú : compter à minima une très longue journée de route avec son propre véhicule, en anticipant bien et en visant juste les horaires de ferries.
Ayacara, sur la péninsule près du centre (et du reflet de flash). Chaitén (village) plus au sud sur la côte.
Un point politique : les régions et les provinces sont gérées par un intendant… nommé (et révoqué au besoin) par le président ! Pratique, la constitution de Pinochet, non ? Pas besoin de manœuvre comme la diminution des ressources des collectivités locales. La constitution a été amendée récemment pour que les régions disposent aussi d’une assemblée élue, mais ses prérogatives semblent limitées face à celles de l’intendant. La commune est perçue comme le seul lieu de démocratie locale, et le seul où peut se choisir une opposition au gouvernement central.
La commune de Chaitén a été pas mal ébranlée ces dernières années : une éruption inattendue du volcan Chaitén, supposé endormi, a détruit le village de Chaitén en 2008, envoyant des cendres jusqu’à Buenos Aires. Le village a été partiellement reconstruit, quelques années après, par une partie des 7000 habitants évacués en une journée et relogés à droite à gauche. Cela s’est fait contre l’avis du gouvernement qui voulait abandonner l’emplacement actuel au profit d’une reconstruction plus à l’abri du volcan et reste une catastrophe naturelle qui a marqué tout le pays. Ce fut aussi un prélude nécessaire à une surveillance plus sérieuse de l’activité volcanique chilienne.
En 2017, ce fut le tour d’un autre village de la commune, Villa Santa Lucía, d’être rasé ; cette fois par une coulée de boue d’une ampleur monstrueuse. Il faut passer par la carretera austral pour avoir une idée de la dévastation : 2 ans plus tard, une immense coulée de boue et de bois mort marque tout le fond de vallée, où la végétation n’a pas encore repris. Près des quelques maisons qui constituent maintenant Santa Lucía, des drapeaux figurant l’emplacement des maisons et personnes disparues donnent un air encore plus lugubre à l’endroit. Fondé en 1982 pour la construction de la carretera austral, avec une inauguration en présence du dictateur lui-même, le village a été déplacé en 2018 plus loin de la rivière. Au Chili, la nature se rappelle régulièrement aux humains.
C'était Santa Lucía
Ayacara, heureusement, fait partie des lieux préservés et paisibles de la commune : quelques centaines d’habitants en font le village principal de la péninsule Comau. Il voisine certes le volcan Huequi, mais celui-ci est maintenant surveillé ! La péninsule Comau (ou péninsule Huequi) est bordée par deux fjords et seule son extrémité est peuplée : quelques villages le long d’une cinquantaine de kilomètres de côte. On y accède par la mer ou par les airs ! C’est toute l’histoire de la commune de Chaitén qui, à cause de son accès difficile, n’a été peuplée par les chiliens que depuis un siècle. La carretera austral a désenclavé une bonne partie des villages de la commune depuis les années 80, mais pas ceux de la péninsule.
Bref, depuis Puerto Montt, il faut planifier un peu son trajet pour arriver ici. D’autant que la compagnie de ferry principale a annoncé qu’elle ne transportait plus que les résidents… Restent donc l’option aérodrome ou embarcation de petite taille. Le lundi de notre première tentative, une mer forte cloue les bateaux au port : on restera deux jours de plus à Puerto Montt. On y perfectionnera notre interprétation de la carta de Violetta Parra : une chanson incontournable d’une icône de la musique chilienne.
On peaufinera aussi un atelier d'anglais
Et tout se termine par des origamis, des poèmes et du vin
Le mercredi, c’est parti : un bus nous amène à Pichicolo pour y prendre le bateau. Je passe de justesse le contrôle sanitaire (un peu surnaturel, avec des hommes en combinaison blanche) qui est tombé sur le bus : avec 37,7°C, il ne me manquait que 0,1°C pour être refoulé comme suspect ! Ouf, c’est passé. Pichicolo, bled perdu que je connaissais, par les heureux hasards de l’auto-stop, pour les meilleures empanadas du Chili (je n’avais même pas nommé le hameau dans le billet « la route du sud », il y a deux mois), est charmant mais le restau d’empanadas est fermé. On se consolera en regardant les paysages depuis le bateau. Et en arrivant finalement à notre but, la cabaña (maisonnette) de Fran, ce qui n’était pas gagné d’avance !
Notre embarcation
En janvier, descendant la carretera austral, je traversais le fjord Comau et faisais de belles rencontres sur le ferry. Loin de me douter que je finirai par arriver pour une longue durée sur la belle et hostile péninsule de gauche
Le fjord Comau vu de loin, l'autre jour, et avec un meilleur temps !
Home sweet home!
La baie d'Ayacara, et accessoirement notre lieu de connexion (le seul avec un bon signal 4G)
C’est donc pour moi la découverte des lieux : Le littoral est relativement plat et hospitalier, c’est là que se sont installés le millier d’habitant de la péninsule. Il a fallu gagner les espaces d’habitation et de pâture sur des marécages et sur une forêt aux airs de jungle : bienvenue de retour en Patagonie Verte ! Les arbres typiques d’ici sont les mêmes que sur l’île de Chiloé, tels que le tepu : vous souvenez-vous ? C’est lui qui teinte l’eau des rivières en rouge-orange, comme dans le parc Tantauco. Tous ces arbres ont des feuilles toutes petites (je ne sais toujours pas pourquoi, personne n’a répondu au quizz :P) et persistantes : pas de couleurs d’automne pour moi cette année, ici la forêt reste d’un vert égal tout le temps !
La partie côtière, habitée : relief modéré et quelques pâturages et jardins pris sur la forêt. L'océan est perdu dans la grisaille du jour
Une fôret très dense, la lumière y rentre à peine même par une journée de grand Soleil comme celle-ci
Pas de couleurs automnales malheureusement, mais c'est tout de même la saison des champignons
Des bûches de tepu, la couleur du bois varie entre racines, tronc et branches. On se chauffe local, le bois est une ressource abondante.
Exception au Chili, l’eau courante est gratuite ici. Par contre, pas de traitement des eaux usées et rien n’indique non plus que l’eau soit filtrée avant d’arriver au robinet : on la boit presque exclusivement bouillie.
Nous avons passé deux semaines à nous tenir plutôt tranquilles, essayant de respecter une période de 14 jours avec contacts limités : pas envie d’être ceux qui auraient apporté la contagion ici ! Heureusement ça n’a pas empêché de sortir : on ne risque pas de croiser grand monde ici.
Une balade à la mer par ci :
On m'a prêté un vélo, joie !
L'océan Pacifique, dans ce golfe, est occasionnellement une mer d'huile. Glacial en raison du courant de Humboldt, il abrite une faune marine très riche
Une balade au lac par là :
Supposément, le volcan Huequi au fond en gris
Vous aviez oublié que le Chili c'est des barrières partout ? Ho hisse les vélos !
Une balade sur la colline derrière la maison :
Ayacara au fond de sa baie
En approchant très près de cet étrange appareil, on peut lire un message de ce genre « surveillance sismique du volcan, tenez-vous loin pour ne pas perturber la détection »...
Et puis finalement, notre quatorzaine vient de se terminer sans que j’ai eu de temps pour m’ennuyer et voilà que vient la suite : donner un coup de main à des amis de Fran qui construisent leur maison. Une autre échelle par rapport à mon expérience du mois dernier, le kiosque de Timothy ; on verra bien ce que ça donne !