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Le côté obscur
J’ai décrit plusieurs fois Ayacara comme un endroit paisible et agréable, car c’est comme ça que je vis mon séjour ici. Un lieu reculé où la nature est très présente et la civilisation un peu moins, surtout pour les privilégiés qui n’ont pas de télé.
Mais cela n’empêche pas d’entrevoir des côtés très sombres à cette petite communauté de fait. Voire, parfois, ils débarquent sous notre nez alors qu’on ne s’y attendait pas. Ce billet est sombre comme un petit bout des bas-fonds de la société, vous pouvez vous économiser sa lecture. Il n’a pas de photos, je n’ai pas trouvé de manière de l’illustrer. Néanmoins, tout ça est une part de notre monde, une part toute proche, et je crois qu’il n’est pas inutile d’en parler pour ceux que ça intéresse.
Le premier sentiment bizarre c’est en parlant avec Fran de trois problèmes qui se posent dans cette campagne, comme certainement beaucoup dans d’autres : le manque d’ouverture aux nouveaux venus, couplé à un certain conservatisme et aux commérages. Cela rend l’intégration difficile et prive donc d’une certaine fraîcheur. Est-ce au bénéfice de traditions ? J’ai du mal à le croire, en tout cas je ne l’ai pas vu. Heureusement pour nous que Paula et Alvaro sont arrivés ici il y a quelques années et sont très ouverts.
Pire et sans aucun doute beaucoup plus concret, l’expérience d’une soirée la semaine dernière.
Ca commence en voiture avec Alvaro et Fati, quand nous ralentissons à la vue d’une piétonne dans la lumière des phares. Celle-ci se serre au bord de la piste autant que possible, en titubant à reculons sur les graviers. Il est évident que ses pas se succèdent selon le rythme qu’impose l’alcool, chaque nouveau mouvement essayant en vain de rattraper le déséquilibre du précédent. Évidemment cela se termine par une chute en arrière dans le fossé. Il y a des scènes drôles, il y en a de similaires qui sont effrayantes et tristes : là c’était le deuxième sans conteste.
La señora L. est une voisine d’Alvaro. Depuis qu’elle est veuve, elle a gagné en confort de vie : elle ne reçoit plus de coups. Heureusement, elle peut compter sur Alvaro pour lui rendre des services qu’elle n’a plus la condition de faire, comme fendre du bois. Ou la tirer du fossé.
Un aparté : le mois dernier, une bonne partie de la piste a été asphaltée. Bonne idée. Un détail a cependant été oublié : il n’y a pas la moindre chose prévue, ne serait-ce qu’une marque de peinture, pour réserver une partie de la route aux piétons et vélos. Deux belles voies larges entièrement dédiées aux voitures. Voitures tellement peu nombreuses qu’elles pourraient pourtant rouler sur une voie unique. Je pense que quand le projet a été décidé, les participants n’ont même pas pensé à ça. Savez-vous que sur le prix d’achat de chaque voiture neuve PSA ou Renault en France, il y a environ 1200 € qui servent à financer les publicités de ces constructeurs ? Aucun constructeur n’y coupe, de mémoire c’est entre 900 et 3000 € par véhicule, correspondant au ratio entre budget pub et véhicules vendus de chacun. Pas si étonnant qu’ensuite on ne puisse même pas imaginer une route où les voitures soient secondaires. Y compris sur une péninsule où de fait, la voiture n’est pas si importante. En attendant, les piétons et cyclistes peuvent utiliser le fossé.
Ensuite, arrivés à l’épicerie du coin qui vend de l’alcool, je croise quatre ou cinq jeunes dans la vingtaine qui viennent aussi acheter des packs. Fati (qui vit chez Alvaro depuis quelques mois) descend un peu après, puis Alvaro. Et ce dernier entend les jeunes dire « il faut appeler les flics, il y a des étrangers ». Je pensais qu’il s’agissait d’une phrase purement xénophobe, mais on m’a rappelé que probablement pas : cela fait trois mois que leur cerveau est conditionné par quelques médias de basse qualité à avoir peur des gens, aussi sûrement que le colin est conditionné en pavés réguliers et surgelé dans un bateau usine.
Voilà l’aperçu, réduit mais tout de même violent, que j’ai eu de l’Ayacara misérable. À qui profite cette misère et cette ignorance ?
Si vous avez eu le courage de lire jusqu’ici, pour terminer sur une note positive, j’ai trouvé un truc qui fait un lien entre la misère et une phrase que j’avais envie de partager. Je vous mets un petit bout de Victor Hugo, Les Misérables. Hugo y décrit une scène de la bataille de Waterloo. Je vous propose ça pour que, si on vous demande d’oublier les normes sociales ou environnementales pour rattraper les jours de confinement, si on vous propose plus de contrôle social pour votre sécurité, vous sachiez comment répondre !
Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de Mont-Saint-Jean, il en restait un [carré de la garde impériale]. Dans ce vallon funeste, au pied de cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les masses anglaises, sous les feux convergents de l’artillerie ennemie victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. À chaque décharge, le carré diminuait, et ripostait. Il répliquait à la mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre murs. De loin les fuyards, s’arrêtant par moment, essoufflés, écoutaient dans les ténèbres ce sombre tonnerre décroissant.
Quand cette légion ne fut plus qu’une poignée, quand leur drapeau ne fut plus qu’une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour de ces mourants sublimes, et l’artillerie anglaise, reprenant haleine, fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour d’eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d’hommes à cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les roues et les affûts ; la colossale tête de mort que les héros entrevoient toujours dans la fumée au fond de la bataille, s’avançait sur eux et les regardait. Ils purent entendre dans l’ombre crépusculaire qu’on chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre dans la nuit firent un cercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu des batteries anglaises s’approchèrent des canons, et alors, ému, tenant la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais, Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria : Braves français, rendez-vous ! Cambronne répondit : Merde !