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Apprenti à temps partiel
J’en ai parlé en filigranes, l’ami Alvaro habite aussi Ayacara. En plus de la maison en location où il vit avec sa famille, ils ont acheté le terrain voisin de chez eux dans l’idée d’y construire leur propre maison. Il a déjà monté et couvert une “cabaña” d’une trentaine de mètres carrés qui lui sert d’atelier pour la maison en attendant d’être terminée pour faire une petite habitation supplémentaire.
Alvaro a un bon ami qui vivait à Valdivia, ville régulièrement primée comme « la plus agréable à vivre du Chili », c’est Fatiga (un surnom devenu son nom d’usage). Fati est “maestro carpintero”, mais plus généralement as du bricolage en tout genre. Peut-être a t-il atteint ce niveau grâce à son goût de faire et sa créativité artistique, qui le laissent rarement sans quelque chose dans les mains. S’il n’est pas sur l’échelle il est à la découpe, s’il y a un feu il met du fer à chauffer pour forger un outil, s’il y a un vélo à réparer il s’interrompt jusqu’à ce que celui-ci refonctionne. Fatiga et Alvaro se sont mis d’accord pour bosser ensemble et que Fati puisse rester un certain temps à Ayacara.
Bref, en arrivant ici j’ai signalé que j’aiderais volontiers pour ce chantier. Alors de temps en temps, je vais les rejoindre et voir ce qu’il y a à faire.
Sur la maison en soi, pas grand chose. En attendant une livraison de graviers qui tarde beaucoup, pas possible de terminer les piliers béton des fondations.
Le terrain est un marécage. Remarquez le boulot qu'ils ont eu pour drainer le tour de la maison et creuser deux mètres de terre avant de trouver des pierres...
Et les jours de pluie on est à l’intérieur de l’atelier. Alors de temps en temps, on fait des trucs en bois. Et apprendre à travailler avec un couteau ou un ciseau à bois, c’est génial.
En plus on a une chance extraordinaire ici, c’est l’abondance, la diversité et la qualité des bois.
Sur ces marches d'escaliers, on voit de l'alerce devant (pourpre), du noisetier (**correction : ce sont des noisetiers du Chili : une espèce à feuilles persistantes endémique de la forêt valdivienne, qui n'est pas de la même famille que nos noisetiers**) derrière (tâches façon guépard).
L'alerce, bois magnifique
Le plus reconnu reste l’alerce (de son vrai nom Fitzroya et sans lien avec les vrais alerces/larix, limités à l’hémisphère nord). C’est un peu le séquoia géant de la Patagonie. Un arbre à croissance lente, très localisé à la région chilienne de Los Lagos et ses alentours (dans un habitat dit de « forêt valdivienne »), qui peut devenir multi-millénaire et gigantesque (3000 ans et 55 mètres pour le plus vieux). Son bois en plus d’être d’une couleur sublime entre le brun-rouge et le pourpre est imputrescible. Il possède également une façon particulière de s’effiler qui permet avec du savoir-faire d’en tirer rapidement des planchettes. Il est donc devenu le standard « luxe » pour recouvrir de “tejuelas” (tuiles de bois) les façades des maisons en bois. Une maison en bois nécessite une protection de ses murs extérieurs : la version pauvre c’est une tôle, l’entre-deux des tejuelas en bois de je ne sais quelle essence, le luxe des tejuelas d’alerce. Généralement, même quand on a une façade en tejuelas, la tôle s’utilise sur les murs arrières, ceux qui se voient moins. Cette utilisation massive a évidemment détruit la ressource puisque ces arbres ont une croissance lente. Il est désormais illégal d’abattre des alerces, et quelques parcs naturels les mettent en valeur vivants.
Comme beaucoup d'habitations, la cabaña a une façade couverte en tejuelas d'alerce, le reste en tôle
Fin janvier, je visitais le bien nommé parc "Alerce andino", à deux pas de Puerto Montt. Vivants ils ont de l'allure aussi !
Le noisetier est splendide avec ses lignes qui, dans certaines directions de coupe, forment des tâches. Le mañio (podocarpus) est clair et plus classique mais très élégant.
Une planche à découper en mañio
Une patère avec une chute de mañio, des yeux et une mâchoire en noisetier, une langue en alerce. De la réutilisation
La vue est pas désagréable depuis l'étage de l'atelier
Je n'ai plus la compagnie de chats comme à Coyhaique ou Puerto Montt mais Apolo est adorable
Et puis quand on arrive à faire une baguette magique fonctionnelle, quelle satisfaction ! Les vaches d'à côté ne s'en sont pas remises